Chers amis,
Il s’appelait Szlama Jakubowicz, mais beaucoup le connaissait sous le nom d’Emile et pour certains même, il était Emile Berté, pour moi c’était Papa, mais il
était aussi tous ces personnages à la fois.
L’immigré juif polonais arrivé en France à l’âge de cinq ans, le citoyen français par naturalisation qui avait su de sa condition de tailleur s’élever
socialement par la formation et la persévérance pour devenir chef de fabrication dans la publicité, le résistant au nazisme, militant antifasciste, anticolonialiste, militant communiste contre
toutes les oppressions, contre toutes les discriminations.
On peut être fier d’avoir eu pour père une tel homme, qui dans la vie de tous les jours ne laissait rien transparaître d’un passé pourtant glorieux qui lui
valut de multiples distinctions et d’être décoré par le président de la République de l’époque François Mitterrand : Chevalier de la Légion d’Honneur .
Car on ne peut pas évoquer mon père sans effectuer un retour obligé sur la période de la seconde guerre mondiale et de la résistance.
Comment peut-on vivre sans haine, sans esprit de vengeance lorsqu’à, 18 ans toute sa famille, son frère, ses sœurs, son père et sa mère, sont victimes de rafles
par la police française qui collabore activement avec l’occupant nazi, déportés et exterminés à Auschwitz.
Par miracle, prévenu in extremis, il parvient à échapper à cette rafle le 16 juillet 1942, et décide de rentrer dans la résistance et de rejoindre la 35è
brigade Marcel Langer, en juin 43, à Toulouse.
De cette période extrêmement dure, difficile, mon père ne parlait jamais, sans doute parce que cela lui faisait mal mais aussi parce qu’il estimait plus utile
de s’inscrire dans les batailles du présent et de l’avenir.
N’est-ce pas Lucie Aubrac qui disait : «Le mot résister doit toujours se conjuguer au présent.»
C’est lorsqu’il a atteint la retraite, qu’il a vraiment commencé à effectuer un retour sur son passé et contribuer au travail de mémoire des survivant de la 35è
brigade pour que plus jamais cela ne se reproduise.
C’est à cette période que les historiens et les cinéastes se sont intéressés à mettre en lumière ces femmes et ces hommes, ces combattants de
l’ombre.
Spielberg a dépêcher des collaborateurs en France pour rencontrer les survivants.
Un peu auparavant, en 1993, Mosco Boucault avait réalisé un film de 92 minutes, diffusé à la télévision sous le titre « Ni travail, ni famille, ni
patrie - Journal d'une brigade FTP-MOÏ »
Voici ce qu’il disait de ces résistants en présentant son film :
« Ils étaient lycéens, étudiants, fils de paysans, ouvriers. Parmi eux il y avait des juifs, des étrangers et des communistes. Certains étaient nés en
France, d’autres en Pologne, en Hongrie, en Roumanie, en Italie, en Espagne ou au Brésil.
En 1939, ils ne se connaissaient pas. En 1943, ils prenaient ensemble les armes à Toulouse pour combattre l’occupant nazi et le régime de Vichy.
Les uns parce qu’ils avaient fait la guerre d’Espagne et avaient un compte à régler avec le fascisme. Les autres parce qu’ils étaient persécutés.
Ils ont formé à Toulouse la 35e brigade FTP-MOI (Francs-Tireurs Partisans de la Main d’Oeuvre Immigrée). Ils ont risqué leur vie pour libérer le sol de France,
leur terre d’asile.
Dix huit des leurs ont été arrêtés par la police de Vichy et livrés aux Allemands. Deux sont morts dans le train qui les emmenait en déportation. Quatre ont été
fusillés. Marcel Langer, le fondateur de leur brigade, a été guillotiné. Les autres par miracle ont survécu. Ils témoignent.
Pourquoi un documentaire de plus sur la Résistance? Parce que ces hommes et ces femmes étaient simples, anodins et qu’ils avaient vécu une histoire belle,
tragique, triste et violente.
Parce qu’ils étaient une poignée, fragiles, vulnérables, et qu’ils ont tenté avec leurs modestes moyens de mener un combat noble: ‘No pasaran!', ‘le fascisme ne
passera pas’. Parce que leur résistance a été légitime et qu’avec eux des mots tels que ‘clandestinité’, ‘guérilla’, ‘brigade’ - que nous avons souvent vus resurgir par la suite - avaient une
morale, une vertu. Parce que j’aurais aimé être un des leurs. »
Les F.T.P.-M.O.I. de la région toulousaine multiplient les actes de guérilla urbaine : destruction d'axes de communication comme les lignes S.N.C.F. ou le Canal
du Midi, sabotage de pylônes électriques, attentats individuels contre des soldats allemands dans les cinémas et les restaurants. Mon père en était, il participa notamment aux sabotages dans la
gare de triage de Toulouse.
Il fut blessé par balle aux deux jambes et pris un éclat de grenade juste sous la lèvre inférieure, mais il en sortit vivant.
Vivant, mais sans doute s’identifia-t-il à Marcel Langer quand, lors de son procès, le procureur Lespinasse demanda la peine de mort à l’issue d’un réquisitoire
scandaleux de sévérité contre l’origine et l’engagement de l’inculpé, et de soumission à l’égard de l’occupant allemand.
Le procureur Lespinasse insista sur la nécessité de punir ce « sans-patrie » pour, selon lui, « éviter » des prises d’otages par les
nazis.
« Vous êtes juif, polonais et communiste, trois raisons pour moi de réclamer votre tête », déclara le magistrat. Les frères de combat de Langer le
vengeront en exécutant ce procureur.
Même s’il n’en parlait pas , je suis certain que mon père a garder en lui cette profonde blessure et qu’elle n’a jamais cicatrisé.
Cette période, comme dit Mosco, fut aussi une belle histoire. Une histoire d’amitiés solides, une histoire d’amour aussi, puisque c’est l’époque où il rencontre
ma mère Raymonde avec qui il se marie et avec qui il aura un enfant le 1er mai 1952, moi !
Mon père, ma mère et moi, avons vécu six ans à Paris, dans un taudis rue Ste Martre, dans le 10è arrondissement, avant de déménager en 1958 au Pré St
Gervais.
Mon père devra encore traverser des moments difficiles , en particulier en 1956, au moment où fut dévoilé le rapport Kroutchev sur les crimes de Staline
dans l’URSS de l’époque.
Mon père, militant et dirigeant communiste ne supporta pas ce qu’il perçut, à juste titre, comme une trahison de son idéal et de la confiance qu’il avait placé
dans « le petit père des peuples ».
Il ne renouvela pas son adhésion au Parti Communiste Français, mais conserva jusqu’à la fin son idéal communiste.
Ce qui me valut une dédicace sur un livre consacré à la résistance où il écrivait : « A mon fils, Jacky, pour qu’il n’oublie pas de conserver un
esprit critique » . Avec le recul, la pertinence de cette mise en garde me semble plus judicieuse que jamais.
Le 14 juin 2000, ma mère est décédée. Mon père n’était pas quelqu’un de démonstratif, mais il aimait profondément ma mère. Il s’en ait jamais remis.
Son décès date d’il y a 6 jours mais il remonte en fait à neuf ans. Progressivement et inexorablement j’ai vu mon père diminuer.
La mémoire en premier, l’autonomie petit à petit, l’expression orale s’est faite à son tour de plus en plus difficile jusqu’à disparaître complètement. Lui qui
aimait lire et regarder la télévision, s’est retirer progressivement dans un mutisme total, il s’est emmuré dans lui même.
Ces derniers temps, il avait maigri au point de ressembler à ces déportés qui n’avaient plus que la peau sur les os. Cruel destin pour cet homme qui a vu toute
sa famille mourir en déportation.
Sa mort est libératrice pour lui, pour nous, mais quelle injustice pour cet homme de combat, ce militant, ce défenseur inlassable des droits de l’Homme, de
finir sa vie dans ces conditions.
Alfred de Musset disait déjà : « Qu’est-ce donc qu’oublier, si ce n’est pas mourir ? ».
Pour finir cet hommage je voudrais lire une citation que j’aime beaucoup d’un poète anonyme . Je suis convaincu que mon père l’aurait
appréciée :
« Tu peux serrer dans ta main une abeille jusqu'à ce qu'elle étouffe. Elle n'étouffera pas sans t'avoir piqué. C'est peu de choses, mais si elle ne te
piquait pas, ça fait longtemps qu'il n'y aurait plus d'abeilles. »
Papa, ta route se termine ici, nous enfant, petits enfants, arrières petits enfants, famille et amis nous sommes fiers de toi, de ton action, de ton dévouement,
nous t’aimons très fort.