Pascal Boularand militant syndical et associatif nous fait parvenir une analyse sur l'évolution de
la fiscalité
La conjoncture économique mondiale qui rentre en récession et ses conséquences sur l’état de l’économie française rendent probables de nouvelles mesures
d’austérité sociale. Elles jettent une lumière crue sur les premières décisions de Nicolas Sarkozy juste après son élection : un tombereau de largesses fiscales (15 milliards d’euros)
déversé sur les privilégiés.
Le « Paquet fiscal » et le « bouclier fiscal » voté en juillet dernier sont une série de mesures destinée à alléger la fiscalité sur les
hauts revenus et sur le patrimoine et à reporter le poids du financement des dépenses publiques et sociales sur les ménages à revenus modestes. Ils sont le rouage privilégié d’un programme
politique libéral visant au démantèlement de l’ensemble des mécanismes de redistribution et de protection du salariat. Une façon de ramener la France à une fiscalité digne de l’Ancien
Régime...
Le 2 juillet 1914, à l’issue d’un rude débat parlementaire remporté par la gauche, Joseph Caillaux faisait adopter le système d’imposition progressif sur le
revenu. Véritable emblème de l’égalité face à l’impôt, cette réforme est un attribut essentiel de la citoyenneté : avec ce système, le financement des politiques publiques adoptées par le
suffrage universel sera assuré par chaque citoyen en fonction de sa capacité contributive. Dès lors, l’accès gratuit (ou au moindre prix) aux biens publics, selon ses besoins, est un droit pour
tous (nantis ou démunis), assorti d’un devoir de financement pour chaque citoyen en fonction de ses moyens.
Pour faire face aux nécessités financières de l’après-guerre (1914-1918), le taux marginal de la tranche supérieure de l’impôt sur le revenu passe de 2 % en
1915 à 90 % en 1924. Il est ensuite abaissé à 40-50 %, avant d’être relevé à 90 % en 1939, lors du déclenchement de la seconde guerre mondiale. De 1945 à 1975, durant ce qui a été
appelé les « trente glorieuses », l’IR est plafonné à environ 60% pour les tranches de revenus les plus hauts.
Au cours de cette période, et malgré ses imperfections, l’IR (Impôt sur le Revenu) consolide le lien du citoyen à la République. Le quotient familial (déduction
en fonction du nombre d’enfants à charge) est introduit en 1946. L’Impôt sur les Sociétés (IS) est créé en 1948. Symbole de la redistribution organisée par l’Etat, l’IR contribue à ralentir
l’expansion d’une classe sociale de rentiers uniquement préoccupée de ses intérêts financiers à court terme.
S’appuyant sur le programme du Conseil national de la Résistance, la France de la Libération fait émerger de nombreux « îlots de socialisme » (la
protection sociale, le secteur public, le droit du travail...). L’intégration sociale est, de surcroît, renforcée par l’édification d’un système de Sécurité Sociale.
Aujourd’hui, plus de 51 % des ménages sont exemptés de l’IR, ce qui ne signifie nullement qu’ils ne paient pas d’impôt, car ils acquittent notamment la
Contribution Sociale Généralisée (CSG), créée en 1990 pour financer la Sécurité Sociale, la TVA (51 % des rentrées fiscales), la TIPP (5,5% des recettes de l’Etat). L’IS et l’IR, quant à
eux, représentent chacun 17 % des recettes de l’Etat, hors financement de la Sécurité sociale.
Le système fiscal français reste donc faiblement redistributif. A titre de comparaison, le poids de l’impôt sur le revenu dans l’ensemble des prélèvements est de
53 % au Danemark, figure de proue du modèle nordique. Il s’élève à 30 % au Royaume-Uni et à 42 % aux Etats-Unis.
Premier ministre de 1988 à 1991, le socialiste Michel Rocard (gauche) abaisse de 50 à 34,3 % le taux de l’Impôt sur les Sociétés (IS). C’est lui qui crée la
CSG, impôt particulièrement injuste en raison de son taux proportionnel et non « familialisé » : le même taux s’applique au riche et au pauvre, aux familles avec ou sans
enfants.
En 1993 qu’Edouard Balladur (droite) lance le chantier de l’abaissement de la progressivité de l’impôt sur le revenu (IR). Le nombre de tranches d’imposition est
réduit de douze à sept. Le taux marginal de la tranche la plus élevée (ISF) est abaissé de 56,8 % à 54 % sous le gouvernement d’Alain Juppé (droite) en 1996, puis à 52,75 % sous le
gouvernement de M. Lionel Jospin (PS). Le gouvernement de Jean-Pierre Raffarin (UMP) le fait symboliquement passer sous la barre des 50 % : à 49,58 % en 2003, puis à
48,09 % en 2004. La réforme léguée par Dominique de Villepin (UMP) à François Fillon (UMP), actuel premier ministre, réduit encore davantage la progressivité de l’impôt : elle fait
passer le nombre de tranches de sept à cinq, tout en abaissant substantiellement les taux marginaux s’appliquant aux revenus supérieurs, après suppression de l’abattement de 20 %. Le taux de
la tranche la plus élevée est fixé à 40 %, comme au Royaume-Uni.
Au prétexte de lutter contre la spéculation, une exonération progressive d’impôt des plus-values réalisées sur des titres détenus depuis plus de huit ans est
également proposée. Enfin, la création d’un « bouclier fiscal », par lequel les prélèvements fiscaux ne peuvent excéder 60 % (puis 50 %) des revenus d’un contribuable, aura
pour effet de réduire substantiellement l’ISF pour les très hauts revenus (1).
Le projet de réforme de l’IR tel que le projette le gouvernement Sarkozy nous ramène un siècle en arrière, avant la loi Caillaux. Défendue par le sénateur
Philippe Marini (UMP), cette réforme consiste à abolir toute progressivité par la création d’un impôt à taux unique, appelé flat tax (2) par les néoconservateurs américains. En
attendant, le coût cumulé de la baisse de la progressivité du seul impôt sur le revenu entre 2000 et 2007 peut d’ores et déjà être chiffré à 50 milliards d’euros.
Le « paquet fiscal » de 15 milliards d’euros annuel accordé aux contribuables les plus riches accentue à nouveau les injustices fiscales. La
quasi-suppression des droits de succession pour 15 % des ménages les plus fortunés est contraire au principe d’égalité des chances. Elle aura pour conséquence d’enraciner dans la République
une classe sociale d’ultra-privilégiés comparable à celle de l’Ancien Régime. Le coût de cette mesure représente actuellement 2,2 milliards d’euros.
Le « bouclier fiscal », étendu à 50 % du revenu, supprimera de fait l’ISF pour les très hauts revenus. Il bénéficie à 235 000 ménages, à
qui l’Etat reverse 600 millions d’euros. Parmi eux, les 13 000 ménages les plus fortunés toucheront un chèque de 45 000 euros. L’ISF avait été créé pour financer en
partie le revenu minimum d’insertion (RMI), dont le coût est de 8 milliards par an et sa quasi-suppression envisagée par certains députés de la majorité amputera ses ressources de plus de
4 milliards d’euros, à un moment où la situation des plus pauvres devient de plus en plus précaire.
Pour les départements, auxquels est désormais confiée la gestion du RMI dans le cadre de la décentralisation, ce manque à gagner entraînera une hausse inévitable
des impôts locaux. L’inclusion de la CSG et de la contribution au remboursement de la dette sociale (CRDS), créée en 1996, dans le dispositif du « bouclier fiscal » rend le financement
de la protection sociale carrément dégressif : plus on est riche, moins on contribue à la solidarité nationale en matière de santé !
Le crédit d’impôt pour les intérêts d’emprunt de l’habitation principale est une aubaine pour les ménages aisés. Il entretiendra la flambée des prix de
l’immobilier, où l’offre de logements stagne. Son coût est de 3,7 milliards d’euros.
La défiscalisation des heures supplémentaires sous-entend que ceux qui ne veulent pas « travailler plus » sont les seuls responsables de la stagnation
de leur pouvoir d’achat, à laquelle l’accentuation de l’exploitation capitaliste serait absolument étrangère. Elle dissuadera les entreprises d’embaucher de nouveaux salariés et réduira les
ressources de la sécurité sociale ; elle revient à légaliser le travail sans cotisations sociales, à l’instar du « travail au noir ». Son coût est de 6 milliards
d’euros.
Prétendument conçu pour récompenser le travail et affronter la concurrence fiscale des autres pays, le « paquet fiscal» est un véritable paquet-cadeau
de plus de 13 milliards d’euros offerts, pour l’essentiel, aux ménages aisés, souvent composés de nouveaux rentiers. Comme si cela ne suffisait pas, le projet de loi de finances 2008
envisage d’alléger la taxation des actionnaires. Ce nouveau cadeau fiscal s’élèverait à 500 millions d’euros, soit la totalité de l’économie réalisée sur les 23 900 postes de
fonctionnaire que le gouvernement prévoit de supprimer en 2008. Dans l’Ancien Régime, les privilèges de la noblesse étaient liés à la propriété terrienne. Dans le nouveau capitalisme, la noblesse
(d’argent) tire ses privilèges d’actifs financiers. Ses gains ont explosé au cours des dix dernières années, alors que les revenus de l’immense majorité de la population stagnent.
Dans le même temps, le nouveau capitalisme a particulièrement profité aux très hauts revenus. Pour les 5 % des foyers les plus riches, ces revenus ont
progressé de 32 % ; pour le 1 % supérieur, l’augmentation est de 42,6 % ! Le « paquet fiscal » bénéficie donc prioritairement aux plus aisés d’entre les plus
aisés.(3)
Enfin, pour financer le déficit de la Sécurité sociale, le scénario fiscal prochainement envisagé est particulièrement inique : il consiste à instaurer une
franchise médicale et à remplacer les cotisations sociales par une hausse de la TVA dont le taux serait majoré de 3 à 5 points. La TVA est un véritable impôt dégressif digne de l’Ancien
Régime. Les nouveaux « gueux » la paient au premier centime d’euro dépensé. Les 10 % des ménages les plus pauvres y consacrent 8 % de leur revenu, et les 10 % des ménages
les plus riches seulement 3 %.
Les « réformes » en cours risquent d’accélérer l’érosion des ressources de l’Etat, d’accroître les déficits publics tout en plombant la croissance. Les
détenteurs de hauts revenus ne consacreront à la consommation qu’une infime partie du cadeau qu’on leur a fait. Le reste ira gonfler la bulle boursière et stimuler une spéculation immobilière qui
renforce le pouvoir des propriétaires face à une masse de locataires condamnée à verser, sous forme de loyer, une rente de plus en plus élevée.
L’économie de rentiers qui s’étend est plus que jamais tributaire de la consommation et de la spéculation des nouvelles classes privilégiées, pour le meilleur et
pour le pire. Comme dans l’Ancien régime.
(1) Rappelons qu’il s’agit d’un taux marginal et non d’un taux moyen : seule la fraction du revenu située
au-dessus d’un certain seuil est imposée à 40 %. Un haut revenu de 2 millions d’euros annuel consacre moins de 50 % à ces impôts. Seule l’imposition de son patrimoine par le biais
de l’ISF le place au-dessus de cette barre. Le bouclier fiscal revient donc à s’attaquer au principe même de l’ISF.
(2) Cet impôt à taux unique existe déjà dans un certain nombre de pays européens, dont la Géorgie (12 %), la
Russie et l’Ukraine (13 %), la Serbie (14 %), la Roumanie (16 %), la Slovaquie (19 %) et les trois Républiques baltes (entre 23 % et 25 %).
(3) Cette situation n’est pas propre à la France. Aux Etats-Unis, le salaire médian (le niveau au-dessus duquel se
situe les revenus de la moitié des salariés) n’a progressé que de 11 % en valeur réelle entre 1966 et 2001. Mais, pour les 1 % de salariés les mieux payés, l’augmentation a atteint
121 % ; et 617 % pour le 1 pour 10 000 situé à la pointe de la pyramide.